L’art en impression 3D

« La poésie et le progrès sont deux ambitieux qui se haïssent d’une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le même chemin, il faut que l’un des deux serve l’autre »

L’art et la technologie, c’est une histoire en « je t’aime moi non plus » à vous écœurer les accros de comédie romantique aspartamée les plus tenaces. Ces deux là se courent après, se lient, se délient, s’aiment et se jaugent sans jamais sembler vouloir se lasser de cette course absurde, l’un devançant toujours l’autre de quelques décennies, l’art anticipant les directions futures de la science dans des histoires ou des scènes incroyables pour ses contemporains, la technologie fournissant à l’art des moyens et une matière que ce dernier tarde toujours à exploiter.

Loin des idées préconçues, les artistes se révèlent souvent de grands conservateurs : la tour Eiffel que les peintres, des Chagalls aux simples amateurs de toile pique-nique, allaient encenser avec emphase cinquante ans plus tard déclencha lors de sa construction une historique levée de boucliers du milieu artistique.

Baudelaire fustigeait de toute sa verve (malgré la fascination qu’elle exerçait sur lui) la « triviale image » de la photographie qui venait remplacer la « divine peinture », déplorant la désacralisation du rapport de l’homme à l’image et Flaubert allait jusqu’à mépriser les écrivains peu scrupuleux qui préféraient la plume de fer à la plume d’oie.
Les exemples de rejets de la technologie par les artistes ne manquent pas, bien que le destin de l’Art soit étymologiquement lié pour toujours à celui de la technologie, par sa racine latine Artis :« habileté, métier, connaissance technique ».
Historiquement donc, l’artiste est aussi technicien et la technologie du XXIème siècle c’est l’impression 3D.

Ce nouvel outil permet de produire sur mesure des formes très complexes et des matériaux nouveaux, ce qui en fait un instrument de sculpture quasi idéal.
Pourtant ses détracteurs lui trouvent déjà de nombreux défauts :

Comme la photographie qui venait bouleverser ce rapport à l’image auquel tenait tant Baudelaire, l’impression 3D « désincarne » la sculpture puisqu’elle supprime le contact entre l’artiste et l’outil : plus de contact à la matière pendant les heures de création, plus de mains calleuses ni d’atelier foutraque foisonnant d’objets insolites, et surtout plus de rapport physique avec l’œuvre. Mais n’est-elle pas en cela un reflet fidèle de notre monde dématérialisé : quoi de plus pertinent pour décrire et interroger un univers de plus en plus numérique qu’un outil sans corps ?

Toujours comme la photographie, l’impression 3D re-pose la question de la reproductibilité de l’œuvre : puisque le support est un modèle numérique réplicable à l’infini, rien n’empêche la production en masse d’une œuvre qui devient alors simple bien de consommation. On pourrait répondre à cela que la substance de l’œuvre n’est plus dans l’unicité de son existence mais bien dans l’instant ou l’émotion qu’elle a su capturer, en négatif ou numérique, et que débarrasser l’œuvre de son carcan matériel la rapproche plus encore de l’idéal. Certains photographes plus pragmatiques brûlent simplement les négatifs pour rendre à quelques tirages leur caractère unique et sacré. Cette solution est également applicable à l’impression 3D dont les modèles numériques peuvent être supprimés.

Troisième poncif de la critique de l’impression 3D comme outil artistique : « C’est la machine qui travaille, privé de sa technicité l’art devient accessible à tout le monde ». L’argument, à l’heure des monochromes, Ready-made et autres « carrés noirs sur fond blanc » est à la limite de l’hypocrisie mais tordons quand même rapidement le cou à ce genre de croyances, car la technicité est seulement déplacée. La maîtrise de la sculpture 3D est tout aussi subtile que son ancêtre matériel et des logiciels comme Zbrush ou Sculptris nécessitent également plusieurs années d’apprentissage pour être maîtrisés à la perfection.

L’impression 3D présente donc toutes les caractéristiques d’un outil artistique : des possibilités nouvelles, une créativité à inventer et une véritable dimension technique.
D’ailleurs plusieurs artistes l’ont compris et travaillent déjà sur cet outil :

-Une des utilisations possible de la fabrication additive c’est la production en 3D d’œuvres 2D. C’est le travail de la start-up Render3Dart qui a modélisé en 3D les œuvres de Banksy pour leur donner du volume.

Et si l’outil désincarné qu’est la machine pouvait venir donner du corps à certaines œuvres ?

-Saluons le travail de l’artiste iranienne Morehshin Allahyari qui a modélisé en 3D grâce à des photos les sculptures détruites par Daesh afin d’en préserver le souvenir

-L’impression 3D permet également de reproduire les toiles des grands maitres :

C’est le travail de Verus art, La question de la reproductibilité de l’œuvre s’ouvre ici aux pièces existant avant l’impression 3D.

-À la croisée entre impression 3D et intelligence artificielle, après 18 mois de travail et après avoir scanné plus de 300 œuvres de Rembrandt, une équipe de chercheurs a réussi à imprimer (en 3D pour respecter le travail sur le volume) une toile dans le style de Rembrandt.

Là plus encore qu’ailleurs, l’expérience vient questionner la question de l’Art : si un robot est à l’origine d’un chef d’œuvre, est-ce toujours un chef d’œuvre?

-Inspirés par les travaux du Darwiniste Ernst Haeckel, Hilden & Diaz ont conçu et imprimé ce lustre « Forms in nature » qui reproduit l’ambiance d’une forêt dans votre salon.

Là encore la question de la reproductibilité de l’œuvre se pose car si l’objet possède les caractéristiques techniques et créatives d’un chef d’œuvre, la possibilité de l’acheter sur internet comme on commande un iPhone en entame sérieusement le caractère sacré.

Léonard Gaucher